~{ Respire }~ (Mickey 3D)

Ma situation est un peu particulière. J'ai 16 ans. Je vis seule avec mon père depuis 11 ans. Ma mère est morte quand j'avais 5 ans d'un accident de la route. Conduite en état d'ivresse, ont dit les policiers. Elle s'est pris la barrière à 120km/h. Le petit bout de femme que j'étais s'est pris la réalité de pleine face, un choc au moins aussi violent que celui qui a froissé les tôles de la Peugeot familiale et envoyé ma mère dans l'au-delà. J'étais si petite, et je ne sais pas comment ni pourquoi j'ai toujours grandi avec la certitude que ce n'était pas un accident, et qu'il y avait un rapport entre le gros ventre tout rond qu'elle a perdu du jour au lendemain et le petit frère qu'on m'avait promis et qui n'est jamais venu. La perte d'un enfant est très difficile à surmonter, encore plus lorsqu'on se sent responsable. J'ai grandi, pourtant. On a appris, mon père et moi, à vivre sans elle. Hormis ce vide, ce trou béant, dans mon enfance et dans mon coeur, ma vie était tout ce qu'il y a de plus banale.

# Posté le dimanche 25 février 2007 11:54

Modifié le samedi 22 septembre 2007 06:21

~{ Lonely day }~ (System of a down)

Et puis il y a eu ce mardi. Je finissais à 17heures. J'ai fait une partie du chemin avec Noémie, ma meilleure amie, puis j'ai bifurqué à gauche, vers mon impasse. J'ai tourné la clef dans la serrure. Mon père n'était pas encore rentré. Il avait dû passer à midi et m'avait laissé un petit mot sur la table. « Ma chérie, je serai là vers 19heures. J'ai le toit de Martel à finir. Fais tes devoirs, réchauffe la soupe. Prends soin de toi. A ce soir. » J'ai souri, laissé le mot sur la table et sorti mes céréales. J'ai goûté, fais mes devoirs. A 18heures45 j'ai mis la soupe à chauffer et je suis allée sur internet. J'ai parlé sur msn avec Léa qui voulait sortir avec Johan, l'un de mes meilleurs amis. Elle s'est déconnectée vers 19heure15. Je suis remontée en courant, j'ai éteint le feu sous la casserole, soulevé le couvercle, touillé. Des morceaux noirs remontaient à la surface. Je l'avais laissée brûler. Je l'ai jetée, ai sorti une autre brique. Il était 19haure25, d'habitude, mon père ne rentrait pas si tard. On a sonné à la porte. Je suis allée ouvrir, la brique entre les mains, cherchant une formulation adaptée pour expliquer pourquoi la soupe avait brûlé. Mon père avait l'habitude de sonner, car je m'enfermais toujours lorsque j'étais seule à la maison. J'ai déverrouillé, ouvert la porte.

« Salut P'...a ... »

Deux policiers se tenaient dans l'encadrement. Ils se sont découverts.

« Bonsoir, mademoiselle. Votre mère est là ? »

Celui qui venait de parler tortillait nerveusement sa moustache. Ils avaient l'air, l'un et l'autre, assez mal à l'aise. Ma tête m'a tourné. J'ai lâché la brique de soupe, qui s'est fendue sur le carrelage. Je revoyais les deux hommes en uniformes bleus qui étaient venus il y a onze ans. J'ai pris une grande goulée d'air, me suis forcée à chasser ma peur.

« Mademoiselle, ça va ?
_ Oui, excusez-moi. Non, elle n'est pas là pour la moment. Entrez, je vous en prie. »

Ils sont entrés, gênés. Je les ai conduits au salon, on s'est assis autour de la grande table.

« Hem ... votre mère revient quand ?
_ Vous l'avez ratée de peu, elle est infirmière et vient juste de partir prendre son service de nuit. Elle rentrera vers quatre heures du matin.
_ Ahem ... ne peut-on pas la joindre avant ?
_ Non, je suis désolée, elle coupe son portable et je ne sais plus dans quel bloc elle a sa permanence aujourd'hui. »

Il y a eu un silence. Je refusais d'ouvrir les lèvres et de laisser sortir la question qui tournait en bourrique dans ma bouche.

« Vous voulez l'attendre ? »

Ils se sont regardés, hésitants. Puis le moustachu a poussé un gros soupir.

« Non, mademoiselle, nous n'avons pas le temps. J'ai une nouvelle très pénible à vous annoncer ... »

Il s'est arrêté, incapable de continuer. Son collègue a pris le relais.

« Votre père, mademoiselle, est ... ne ... rentrera pas ce soir.
_ Il a eu un accident ? Il est à l'hôpital ?
_ Il a eu un accident, oui. Il est tombé du toit, sur la tête et ... et il s'est fait ... vous savez ... le coup du lapin. Il est ... »

Il s'est tu. Il y a eu un silence, un long silence. Je ne disais rien, je fixais la nappe sans la voir. A l'intérieur, je me battais pour réparer le barrage de mes larmes qui ne demandait qu'à s'effondrer.

« Vous ... vous avez de la famille, par ici ? Une tante, une grand-mère, chez qui passer la nuit ?
_ Oui. Oui, je vais aller chez ma tante.
_ Vous voulez qu'on vous accompagne ?
_ Non, je vous remercie. Je vais faire mon sac et ... Merci. »

Ils se sont levés, je les ai raccompagnés, sans savoir où je trouvais la force de me lever. Ils ont pris congé. La porte s'est refermée. Je suis tombée à genoux, dans la flaque de soupe, les yeux fixés sur la porte. Je pouvais hurler. Je pouvais pleurer toutes les larmes de mon corps. Je pouvais me laisser mourir.

# Posté le dimanche 25 février 2007 11:56

Modifié le samedi 22 septembre 2007 06:21

~{J'me barre}~ (Keny Arkana)

La vérité, c'était que je n'avais nulle part où aller. La famille de mon père habite en Bretagne. Tous, grand-parents, oncles, tantes et cousins. Et je n'ai plus de contacts avec la famille de ma mère. Je pourrais aller chez Noémie, et pleurer dans ses bras. Mais je serais toujours seule avec ma peine. Qu’est-ce que j'allais devenir ? Des juges allaient s'emparer de mon dossier et m'expédier en Bretagne, où je ne connaissais rien. La maison serait vendue. Je pourrais me débrouiller seule ici, mais ils ne me laisseraient pas le choix. Et puis les policiers repasseraient sûrement demain matin, pour voir ma mère. A moins qu'il ne découvrent ce soir dans leurs dossiers qu'elle n'existait déjà plus. Je devais faire vite. J'ai serré mes poings, me suis recroquevillée. J'ai hurlé. Pendant plusieurs minutes, les mèches pendantes dans la flaque, j'ai crié. Ma peine et ma douleur. Puis je me suis levée. Ma gorge me faisait mal. J'ai enlevé mon jean, trempé, me suis changée intégralement. Je me suis habillée tout en noir. J'ai pris le temps de noircir aussi mes yeux, à grand renfort d'eye-liner, de fard et de mascara. J'ai sorti le gros sac de voyage de mon père, l'ai rempli. De sous-vêtements et vêtements de rechange, déo, dentifrice, brosse à dents, à cheveux, un petit flacon de parfum, mon téléphone portable, mon mp3. J'ai pris un porte-clef koala en peluche, l'ai accroché à la fermeture Eclair. J'ai sorti mon porte-monnaie. J'avais pas mal de liquide. J'ai tout pris. Je suis sortie de ma chambre, me suis arrêtée sur le pas de ma porte. J'ai regardé mon bureau, le lit, les murs, en me disant que c'était peut-être la dernière fois que je la voyais. J'ai fermé ma porte, cric-crac, j'ai pris la clef. Je suis rentrée dans la chambre de mon père. Elle sentait comme quand il était parti ce matin. Qu'il était encore en vie. Je me suis giflée, pour me faire mal, pour m'empêcher de pleurer. J'ai ouvert son tiroir à sous-vêtements, ai enlevé le double-fond. J'ai sorti les boucles d'oreilles de ma mère et son alliance. Je l'ai passée à mon annulaire gauche, j'ai mis ses boucles d'oreilles, j'ai rangé le tiroir. Je suis sortie, j'ai fermé la porte. A clef, aussi. J'ai dévalé les escaliers, je suis allée dans la cuisine, grossir mon sac de paquets de chewing-gum, une habitude pour les voyages, et je me suis fait un sandwich avec du pain de mie, du jambon et du beurre. Puis j'ai griffonné un petit mot à l'intention des policiers : « Je suis partie chez ma tante Gwladys. Les portes fermées à l'étage sont celles de ma chambre et celle de mes parents. Je vous défends d'y entrer. » J'ai posé les yeux sur celui que mon père m'avait écrit. Je l'ai fourré dans ma poche, j'ai rajouté un paquet de chips et une bouteille d'eau dans mon sac. Je suis sortie, ai enfilé mes Converses, ai enjambé la flaque de soupe et scotché le mot sur la porte, que j'ai fermé à clef. J'ai traversé mon jardin, passé le portail, que j'ai soigneusement fermé à clef aussi. Je suis partie, en tournant le dos à ma maison. Quand je suis sortie de mon impasse, j'ai juste eu le temps de me jeter derrière une haie en entendant la sirène. Une voiture de police est passée juste à côté de moi. J'ai eu le temps d'apercevoir au volant le moustachu de tout à l'heure. Air inquiet. Il venait sans doute d'apprendre que je n'avais plus de mère depuis longtemps, et que ma famille n'habitait pas la porte à côté. Je me suis levée, et suis partie en courant vers la gare.

# Posté le dimanche 25 février 2007 11:58

Modifié le samedi 22 septembre 2007 06:22

~{Les voyages en train}~ (Grand corps malade)

« Pardon... s'il vous plaît ... le prochain train, il part à quelle heure ? »

Le guichetier a levé la tête de ses paperasses et a considéré ma question.

« Dans cinq minutes vous avez un Corail pour Paris ma p'tite demoiselle. C'est écrit sur le panneau d'affichage.
_ Désolée, j'avais pas vu ... je peux avoir un billet pour ce train s'il vous plaît ?
_ Pas de problème. Ca vous fera **¤.
_ Voilà.
_Tenez. Embarquement quai C.
_ Merci. Au revoir. »

Heureusement que ses mots croisés l'intéressent plus que le sort d'une gamine de 16 ans qui vient lui demander un billet pour le premier train en se foutant éperdument de sa destination. Quai C, quai C ... je trouve, je grimpe. Le wagon est presque vide. Normal, en même temps, il est presque 21heures. Je m'installe à ma place, je suis côté fenêtre. Je baisse la tête, fais mine de farfouiller dans mon sac, au cas où un képi moustachu arriverait pour tout arrêter. Il n'y a pas de raison qu'ils surveillent les trains pour Paris, j'ai pour de vrai une tante Gwladys qui habite en Bretagne. Ils vont commencer par me chercher là où je ne suis pas. Je gagne du temps. Du temps pourquoi ? Bonne question. Bidibing, départ imminent du train à destination de Paris gare de Lyon, départ imminent du train à destination de Paris gare de Lyon. Quelques minutes plus tard, le train s'ébranle. Je lève la tête, soulagée. J'ai de la place, je vais pouvoir m'étaler. Je sors mon jambon-beurre, mords dedans. Une bouchée, deux bouchées, trois ... La bouche remplie, en pleine mastication, je tourne la tête pour voir les éventuels passagers du fond du wagon. Les boucles d'oreilles cliquètent à mes oreilles. Je me sens soudain très mal. Je pose mon sandwich et cours vers le fond du wagon. J'appuie sur le bouton qui commande l'ouverture des portes. Le sol vibre. J'ai un haut-le-coeur. je me précipite dans les toilettes et vomis. Mon corps est secoué de soubresauts. Je m'affaisse au sol, entre la cuvette et le lavabo. Les larmes coulent. Je pleure la mort de mon père, la mort de ma mère, la perte des deux humains qui m'ont donné la vie.
Un long moment plus tard, je me calme. Je relève la tête, me mets debout. Un coup d'oeil au miroir fêlé me renvoie l'image d'une fille, les yeux bouffis de pleurs, deux grandes traînées noires sur les joues, les cheveux collés par les larmes. Je me passe de l'eau sur le visage. Essaie de me calmer. Nouveau coup d'oeil au miroir. Nouvelle crise de larmes. Finalement, je parviens à me maîtriser. J'ouvre la porte. Le petit garçon qui attendait son tour me regarde avec un air étonné. Je n'ai pas le coeur à lui sourire. J'ouvre les portes, passe entre les deux wagons. Le bruits des roues sur les rails m'assourdit. Je regagne ma place, range mon demi-sandwich, me couche en chien de fusil sur la banquette, sors mon mp3. La radio envoie dans mes oreilles une chanson aux accents tristes. On dirait de l'allemand. Komm und rette mich... C'est beau, mais ça me donne envie de pleurer. J'éteins la radio. Bercée par le roulis du train, je m'endors.

Le contrôleur m'a réveillée vers 10heures et demi pour trouer mon billet. Là, il doit être aux environs d'une heure du matin. Le train vient d'entrer en gare de Lyon. Je sors, mon gros sac sur l'épaule. Pas question de m'aventurer dans le métro à cette heure-ci. Il y a quelques bancs métalliques ici. Des voyageurs y sommeillent en attendant leur train. Je m'allonge, c'est moins confortable que la banquette qui était moins confortable que mon lit. De toute façon, maintenant, beaucoup de choses vont être moins confortables. Je tombe, épuisée, dans un trou noir qui ne ressemble pas au sommeil réparateur, tandis que mes yeux s'obstinent à tremper mes joues.

# Posté le samedi 03 mars 2007 12:26

Modifié le samedi 22 septembre 2007 06:22

~{Je marche seul}~ (Jean-Jacques Goldman)

Il est sept heures et demi du matin, m'indique la grosse horloge accrochée au mur. La gare s'est remplie des bruits des voyageurs. Je me lève. Mon bras droit est tout ankylosé. Mon ventre gargouille. J'ouvre mon sac, sors mon demi-sandwich, le jette avec dégoût et ouvre mon paquet de chips. Les gens me regardent bizarrement. Je dois avoir une allure de cauchemar. Pour ma plus grande joie, il y a des toilettes pas loin. J'y vais. Elles sentent mauvais, mais peu m'importe. Il y a un grand miroir, et de l'eau. Je fais une toilette sommaire, me brosse les dents, me coiffe. Ca me paraît futile. Ca fait du bien de faire des trucs futiles. J'ouvre une porte, m'enferme pour me changer. Je garde le même pantalon, trouve un autre T-shirt noir. Je porte le deuil de mes parents.

*
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*****
***
*

Lorsque je sors des toilettes, j'ai une allure plus humaine. Une adolescente, habillée tout en noir, qui mâchouille nonchalamment un chewing-gum à la menthe. Les gens ne me regardent plus comme si je venais de Mars. Je descends l'escalier qui mène au métro. Je ne sais pas ce qu'il faut faire, où il faut aller. C'est grand, plein de voyagens pressés. Je vais faire la queue à un guichet.

« Mademoiselle ?
_ Oui, euh ... je voudrais un carnet de 10 tickets s'il vous plaît.
_ Voilà. C'est **¤.
_ Merci. Et, euh, pour aller à la Tour Eiffel, c'est quelle rame, s'il vous plaît ?
_ Alors c'est simple vous prenez le 1 vers Château de Vincennes Vous descendez à Nation, là vous prenez le 6 vers Charles de Gaulle Etoile et vous sortez à Bir-Hakeim. Sortez du métro, elle est tout près.
_ Merci bien. Au revoir. »

Je vais tout droit, tourne vire, trouve un panneau indicateur, cherche la rame 1, la trouve, descends une volée de marches, les odeurs du métro m'attaquent les narines, je ne suis pas habituée. Un embranchement, je prends où ? Rame 1 ... à droite ! De la musique me parvient. C'est joli. Je débouche dans une grande salle au mur carrelés couverts de publicités. En face de moi, sur un grand panneau bleu comme les panneaux des rues, il y a marqué : Gare de Lyon. Il y a un grondement. Deux phares trouent l'obscurité du tunnel sur ma gauche. Quelques secondes plus tard, le métro est là. Je monte, regarde l'itinéraire. Je suis dans le bon. C'est parti pour une exploration du métro parisien ...

Je ne sais pas par quel miracle j'ai réussi à changer de métro, à prendre le bon numéro dans le bon sens et à sortir à la bonne station. Peut-être que les esprits de mes parents m'ont donné un coup de pouce. J'en suis sure. Je débouche enfin à l'air libre. J'ai les pieds dans Paris. Je marche vers la grande pointe qui dépasse derrière les bâtiments. Je prends une rue, une autre, et alors que je pense que je suis perdue, j'arrive sur une place gigantesque, avec la Tour Eiffel qui se dresse devant moi. Elle est immense. C'est magique.
Mon portable vibre dans mon sac. C'est Noémie.

« Y a d flic ki st venu o bahu pr te cherché ! kece ki spass ? t où ? »

Je cherche un banc sur la place, vais m’asseoir pour lui répondre. Qu’est-ce que je peux lui dire ?

« Mn pèr é mor chui à Paris et je c pa ske jvais fR. »

Nan ça craint. Effacer.

« Tou va bien tkt pa. »

C'est nul. Effacer.

« Jsui parti en bretagne ché ma tante Gwladys. Mn pèr é tombé d1 toi. tva me manké. jtdr »

J'ai les yeux qui se mouillent quand j’appuie sur la touche envoyer. Je regarde le haut de la Tour. Il se brouille, mes yeux sont à nouveau pleins de larmes. Mon portable vibre.

« Mrd ms c pa vré ! comen jsui tro tro tro dsl... :(:(:( tu va bcp me manké :’( jtm 44444444 revi1 vit. Tsé kjsui là pr twa. »

Et zut, les larmes débordent. Je pose ma tête sur le dossier. Le ciel est bleu, parsemé de nuages gris. J'essuie mes larmes d'un geste rageur, me lève. Mes jambes me portent dans Paris.

# Posté le samedi 03 mars 2007 12:30

Modifié le samedi 22 septembre 2007 06:22