Et puis il y a eu ce mardi. Je finissais à 17heures. J'ai fait une partie du chemin avec Noémie, ma meilleure amie, puis j'ai bifurqué à gauche, vers mon impasse. J'ai tourné la clef dans la serrure. Mon père n'était pas encore rentré. Il avait dû passer à midi et m'avait laissé un petit mot sur la table. « Ma chérie, je serai là vers 19heures. J'ai le toit de Martel à finir. Fais tes devoirs, réchauffe la soupe. Prends soin de toi. A ce soir. » J'ai souri, laissé le mot sur la table et sorti mes céréales. J'ai goûté, fais mes devoirs. A 18heures45 j'ai mis la soupe à chauffer et je suis allée sur internet. J'ai parlé sur msn avec Léa qui voulait sortir avec Johan, l'un de mes meilleurs amis. Elle s'est déconnectée vers 19heure15. Je suis remontée en courant, j'ai éteint le feu sous la casserole, soulevé le couvercle, touillé. Des morceaux noirs remontaient à la surface. Je l'avais laissée brûler. Je l'ai jetée, ai sorti une autre brique. Il était 19haure25, d'habitude, mon père ne rentrait pas si tard. On a sonné à la porte. Je suis allée ouvrir, la brique entre les mains, cherchant une formulation adaptée pour expliquer pourquoi la soupe avait brûlé. Mon père avait l'habitude de sonner, car je m'enfermais toujours lorsque j'étais seule à la maison. J'ai déverrouillé, ouvert la porte.
« Salut P'...a ... »
Deux policiers se tenaient dans l'encadrement. Ils se sont découverts.
« Bonsoir, mademoiselle. Votre mère est là ? »
Celui qui venait de parler tortillait nerveusement sa moustache. Ils avaient l'air, l'un et l'autre, assez mal à l'aise. Ma tête m'a tourné. J'ai lâché la brique de soupe, qui s'est fendue sur le carrelage. Je revoyais les deux hommes en uniformes bleus qui étaient venus il y a onze ans. J'ai pris une grande goulée d'air, me suis forcée à chasser ma peur.
« Mademoiselle, ça va ?
_ Oui, excusez-moi. Non, elle n'est pas là pour la moment. Entrez, je vous en prie. »
Ils sont entrés, gênés. Je les ai conduits au salon, on s'est assis autour de la grande table.
« Hem ... votre mère revient quand ?
_ Vous l'avez ratée de peu, elle est infirmière et vient juste de partir prendre son service de nuit. Elle rentrera vers quatre heures du matin.
_ Ahem ... ne peut-on pas la joindre avant ?
_ Non, je suis désolée, elle coupe son portable et je ne sais plus dans quel bloc elle a sa permanence aujourd'hui. »
Il y a eu un silence. Je refusais d'ouvrir les lèvres et de laisser sortir la question qui tournait en bourrique dans ma bouche.
« Vous voulez l'attendre ? »
Ils se sont regardés, hésitants. Puis le moustachu a poussé un gros soupir.
« Non, mademoiselle, nous n'avons pas le temps. J'ai une nouvelle très pénible à vous annoncer ... »
Il s'est arrêté, incapable de continuer. Son collègue a pris le relais.
« Votre père, mademoiselle, est ... ne ... rentrera pas ce soir.
_ Il a eu un accident ? Il est à l'hôpital ?
_ Il a eu un accident, oui. Il est tombé du toit, sur la tête et ... et il s'est fait ... vous savez ... le coup du lapin. Il est ... »
Il s'est tu. Il y a eu un silence, un long silence. Je ne disais rien, je fixais la nappe sans la voir. A l'intérieur, je me battais pour réparer le barrage de mes larmes qui ne demandait qu'à s'effondrer.
« Vous ... vous avez de la famille, par ici ? Une tante, une grand-mère, chez qui passer la nuit ?
_ Oui. Oui, je vais aller chez ma tante.
_ Vous voulez qu'on vous accompagne ?
_ Non, je vous remercie. Je vais faire mon sac et ... Merci. »
Ils se sont levés, je les ai raccompagnés, sans savoir où je trouvais la force de me lever. Ils ont pris congé. La porte s'est refermée. Je suis tombée à genoux, dans la flaque de soupe, les yeux fixés sur la porte. Je pouvais hurler. Je pouvais pleurer toutes les larmes de mon corps. Je pouvais me laisser mourir.